À Raon-l’Étape, au cœur des Vosges, mon arrière-grand-père maternel, Louis, naît le 20 mars 1892. C’est là que je retrouve le foyer d’où partiront deux frères aux chemins bien différents. Sixième d’une fratrie de sept enfants, Louis perd son père, Jean-Baptiste, à onze ans. Sa mère, Marie, l’élève aux côtés de sa sœur Marie et de son frère Édouard.

La fiche militaire de Louis me permet de suivre son parcours. Incorporé dans l’infanterie en octobre 1913, il passe bientôt dans l’artillerie et se trouve aux armées dès août 1914. Évacué à deux reprises, il séjourne au dépôt des éclopés de Châlons-sur-Marne, puis à Troyes. Chaque fois, il rejoint sa batterie. En novembre 1917, il passe au 289e régiment d’artillerie lourde.

Sur une photographie prise à la fin de cette année 1917, je le retrouve assis au bout du canon, entouré de ses camarades. Ils sont une quinzaine, disposés sur et autour de cette imposante pièce d’artillerie, dans une cour boueuse. Derrière eux se dressent des maisons rurales, avec une végétation dépouillée. Au milieu de ce groupe en uniforme, Louis pose fièrement : cette image donne un visage au parcours retracé par sa fiche militaire.

Démobilisé le 28 juillet 1919, Louis reprend une vie de charpentier. Il travaille rue de Tolbiac et s’installe au 43 rue de Bourgogne, dans le 7e arrondissement de Paris. Marié en 1927, il y fonde son foyer avec son épouse et leur fille. Dans l’histoire que je transmets, c’est le visage du bâtisseur, de l’artisan consciencieux.

Son frère Édouard porte lui aussi la guerre dans sa chair : il y perd une jambe, ce qui lui vaut le surnom d’« Édouard jambe de bois ». Mais son chemin le conduit dans le milieu parisien de l’entre-deux-guerres. Long manteau, chapeau de feutre clair, cigare à la main, il garde une allure soignée parmi les gangsters de la capitale. Sa vie s’achève brutalement dans un café du boulevard Saint-Martin, où un rival lui tire cinq balles en plein cœur lors d’un règlement de comptes.

Je tiens à transmettre ces deux trajectoires, nées d’un même foyer vosgien. L’un bâtisseur au grand jour, l’autre figure flamboyante et tragique du pavé parisien : leur histoire fait revivre avec fierté la mémoire de mes aïeux, sans en effacer les contrastes. De Raon-l’Étape au Paris de l’entre-deux-guerres, elle dit aussi combien la guerre a marqué les hommes, jusque dans les vies si différentes qu’ils ont menées après elle.